Dieu et l’homme en actes

par Roger Garaudy, Introduction à Qui sera ton Dieu?, Denoël 1977

[Les rapports entre religion, philosophie et politique sont complexes et délicats. Roger Garaudy (1913-2012) a été à la fois penseur et homme d’action soucieux de faire fructifier des alliances entre chrétiens et musulmans. Pour légitimer l’interaction entre les trois domaines ci-dessus, il oppose de façon fructueuse une philosophie de l’acte à l’ontologie, la philosophie de l’être.]


Extrait:

Les tabous dogmatiques, nés de la projection de l’Être hors de nous, empêchaient de concevoir, malgré les dits de Jésus et les paroles du Coran, que Dieu est toujours à l’œuvre, que la création est continue et inachevée et que chacun de nous, collaborateur du Dieu Un qui est en lui, sans être à lui, est personnellement responsable de répondre à cette divine exigence. [Après mon éviction du parti communiste où je travaillais au rapprochement entre chrétiens et communistes] je dus donc poursuivre cette recherche d’un dialogue plus vaste sans mes partenaires habituels : marxistes et chrétiens. Avec un sentiment de vertige : n’est-ce pas folie que de prétendre avoir raison contre tout le monde ? Dans cette froideur mortelle du vide et de la solitude, j’ai enfin rencontré le monde réel, c’est-à-dire universel, alors que j’avais été confiné jusque-là dans une culture exclusivement occidentale. Professeur de philosophie et possédant tous les diplômes que l’on puisse avoir dans la profession, de l’agrégation au doctorat, je pris conscience que j’ignorais tout des philosophies non-occidentales. J’ignorais tout des sagesses anciennes de la Chine, de l’Inde, de l’Islam, des traditions orales de la communauté africaine, des trésors  de l’Amérindie maya ou inca, détruits par les «conquistadores». Ce colonialisme culturel dont j’étais, depuis l’école, pénétré, m’inspira une colère qui ne m’a plus quittée. Je me mis à lire avec passion les méditations taoïstes de Lao-Tseu et l’œuvre philosophique de Tchouang-Tseu, les «Védas» et les «Upanishads», les grandes épopées du Ramayana et du Mahabarata des Indiens, la première dans la version mystique de Tulsidas, et la deuxième dont fut extraite la divine Bhagavad-Gita, le Popol-Vuh qui a survécu à la destruction, sur les bûchers de l’Inquisition, des œuvres écrites des Mayas, et ceux des communautés incas, les contes de l’oralité africaine dont quelques-uns, comme le Kaïdara, ont survécu. dans la transcription d’Hampaté Ba. Et puis ce fut l’émerveillement de la vision du monde et de la poésie des grands soufis de l’Islam de Dhul-Nun à Shabestari, de Rabi’a de Bassorah à Roumi et à Ibn Arabi.Au grand large du monde, échappant à l’air confiné de l’Occident, l’esprit redevenait respirable. A pleins poumons. Je fis alors l’expérience de l’Islam andalou lorsque je créai à Cordoue le seul musée d’Espagne consacré à la présence et au rayonnement de la culture arabo-islamique. Il s’agissait de montrer que l’Espagne caliphale fut un grand moment de la culture espagnole et européenne renouant la continuité perdue entre les cultures de l’Orient et de l’Occident. Elle permettait d’explorer les profondes ouvertures des chrétiens comme Ramon Lull unissant les trois religions abrahamiques dans son Dialogue des trois sages et du gentil, le roi Alphonse X le Sage et l’évêque Raimon de Tolède faisant traduire en latin les trésors de la culture arabo-islamique par laquelle nous fut connue la culture de la Grèce ; les géants explorateurs de l’infini comme le cardinal de Cues, qui osa rêver d’un concile universel des religions et en dessina l’esquisse dans La paix de la foi, la mystique de Maître Eckardt, si imprégnée des Récits Visionnaires d’Avicenne, qui ouvrit les perspectives de l’unité de la foi au delà de la diversité culturelle des religions. Cette tradition se poursuit avec les plus récents orientalistes espagnols à laquelle le père Asín Palacios a ouvert la voie avec son Islam christianisé : il y évoque la fraternité mystique et poétique d’Ibn Arabi et de saint Jean de la Croix. La philosophie de l’«Être», la plus grande astuce dominatrice de l’Occident, comme écrit un philosophe tunisien, n’était nullement présente au delà de notre dérisoire péninsule. Lorsque je pris conscience qu’à l’échelle des millénaires de l’histoire du monde, l’Occident est un accident (c’était le sous-titre de mon premier livre sur le Dialogue des Civilisations[1][1], dans la plupart des langues du monde le mot être n’existe que comme copule (parfois même pas) et non comme substantif, [… alors je réalisai qu’] ainsi s’opérerait la rupture définitive avec la philosophie de l’Être, et pourrait naître, portée par les civilisations de tous les peuples et de tous les temps, la philosophie de l’acte, c’est-à-dire de la création.

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