Les lois selon les Grecs, le christianisme et l’Occident actuel

[Droit à l’avortement, à la sexualité sans bornes, et abolition de la peine de mort : éléments d’un reniement de toute l’histoire antique, avec retour à une barbarie forcément tragique]

« La loi et le législateur, trois univers en présence »[1]

Marion Duvauchet

Extrait :

Tous les peuples se forment par l’établissement d’un droit coutumier, plus ou moins formalisé ensuite en droit rationnel. Ainsi la « Déclaration des Droits de l’homme » est ressentie comme fondement d’un droit universel par ses auteurs (qui sont juges et partie) mais comme un droit coutumier occidental par les Asiatiques.

Comment les auteurs conçoivent-ils cette loi commune ? Dans le régime de la chute, parce qu’elle a perdu le sens de la vraie justice, l’humanité n’obéit qu’à des lois de conservation, ce qui lui permet d’éviter les ultimes catastrophes. La loi commune (qu’on appelle souvent droit coutumier) s’impose comme mode de conservation de la vie en groupe : d’où les interdits comme celui de l’inceste, évidemment transgressés malgré des interdits féroces.

C’est parce que l’usage de la raison est extrêmement difficile pour régler les mœurs humaines que la Révélation est obligée de rappeler un certain droit positif que la seule raison serait insuffisante à établir, droit positif dont le premier commandement social s’exprime sous la forme de l’interdit « Tu ne commettras pas de meurtre ». Contrairement à ce que dit le lexique, le contraire du juste n’est pas seulement l’injuste mais l’arbitraire.

L’arbitraire est désormais au principe même de nos sociétés. Il se fait sentir tout particulièrement dans une loi sur l’avortement légalisant le meurtre des enfants non nés, mais conçus. La loi permet ainsi de tuer, comme si l’enfant appartenait à sa mère, légitimant par ailleurs l’effroyable réduction de la femme à son ventre. Réduisant ainsi le corps de la femme à n’être qu’un corps biologique, donc animal. C’est la destruction même du pacte social humain, car le pacte social humain comporte intrinsèquement l’interdiction du meurtre. Nous sommes ainsi devant cette terrible absurdité d’une société qui d’un côté prétend juger de la vie et de la mort des innocents, mais qui se refuse à juger de la vie et de la mort des coupables. Elle signe ainsi la croyance en la toute-puissance de l’homme sur l’homme, déclarant ainsi formellement son apostasie.

Mais en décrétant l’interdit absolu de la peine de mort, elle se refuse à assumer un acte de juridiction nécessaire en l’état de nos sociétés. Car la peine de mort est le fruit d’un jugement de justice, d’un jugement de raison, affirmant que certains crimes individuels ne peuvent être approuvés ni supportés par le peuple, sauf à le dissoudre. Elle requiert l’exercice difficile et douloureux de la raison. D’autant plus difficile que l’Ecriture dit que personne ne doit réclamer la mort d’autrui ou sinon, il faut deux témoins.

Le procureur, dans une terre chrétienne, assume donc, quand il réclame la peine de mort, en lieu et place de la société qu’il représente, un devoir terrible. En décrétant l’interdit absolu, formel de la peine de mort, le difficile exercice de la raison en matière de justice est rendu vain.

L’interdit universel rend vaine la raison face au droit. La société n’est plus protégée ou en tous les cas, dans le droit, on fait passer le particulier sur le collectif.

Cette loi naturelle [qui exige la peine de mort pour protéger la société], les Grecs la connaissaient. Eschyle en particulier la célèbre ; il la qualifie de « doctrine vénérable énoncée depuis longtemps. »

Car l’une des dimensions de la justice, la plus visible même, est la répression (avant même la punition). La culpabilité grecque implique une « impureté », elle est signifiée par la « souillure ». La faute, le crime, le viol, l’assassinat, entraînent une souillure qui requiert une purification : « De tout droit bafoué naît une dette à payer. » C’est le fondement même de la justice et du droit. Mais quel droit doit régner dans la société humaine : celui que dictent les impératifs du sang ou celui qui se fonde sur l’ordre étatique ?

Non pas le droit naturel (élaboré en droit coutumier) contre le droit « objectif ». Toute l’œuvre d‘Eschyle retentit de ce grand conflit entre le droit ancien -celui des Erinyes et de la justice individuelle fondée sur la vengeance – et un droit nouveau, lié à l’ordre étatique. Conflit insoluble.

Mais l’idée d’une justice cosmique fournissant une sanction était un progrès sur l’ancienne notion des Puissances divines purement arbitraires et eût représenté un progrès dans une nouvelle morale civique si elle n’avait été rattachée à une conception primitive de la famille, conçue comme une unité morale, le fils héritant des dettes morales du père. D’où la culpabilité héréditaire illustrée par le mythe d’Œdipe qui montre que le malheur s’étend sur trois générations : celle de Laïos son père, la sienne, meurtrière et incestueuse, et celle de ses enfants [Etéocle, Polynice, Antigone, Ismène]. Sans compter les proches, meurtriers ou suicidaires [les suicidaires sont Hémon, fiancé d’Antigone, Eurydice, épouse de Créon et mère de Hémon, Jocaste la mère d’Œdipe]. Six morts [ou plutôt sept, Laïos, Jocaste, Polynice, Etéocle, Antigone, Hémon et Eurydice].

L’expression de cette loi psycho-spirituelle de transmission effective des conséquences des actes et surtout du conditionnement psychique qui les gouverne, c’est aussi la loi de constitution d’une identité et d’une connaissance.

Qui suis-je ? Pour le savoir, je dois consulter parents et grands-parents. Mais pour Œdipe, cette consultation est devenue impossible lorsque la suspicion est jetée sur l’identité même de l’homme et de la femme qui l’ont élevé. Il doit donc consulter l’oracle, dont la prophétie va le jeter sur la route de Thèbes, pour éviter les malheurs qui lui ont été prédits. Mais lorsque la réparation de l’offense incombe à la génération qui suit, comment les fils et les filles peuvent-ils être libres ?

C’est le thème récurrent de la tragédie : les crimes de sang et de la paternité imputés à l’ascendance paternelle ou maternelle. Débat sommaire à première vue mais qui constitue l’un des points fondamentaux sur lesquels ont été édifiés tous les codes juridiques anciens et récents et qui s’appuie sur la réalité qui a suscité dans l’humanité des drames anonymes sans nombre.

Toutes les grandes traditions religieuses soulignent la loi fondamentale des conséquences effectives de nos actes. Si ces fautes ne sont pas payées par ceux qui en sont à l’origine, la solidarité organique impose qu’elles se répercutent à la génération suivante.

C’est un motif essentiel, que ce lien organique entre la vengeance et la justice, car le droit naît lorsque la vengeance, affaire privée, devient une affaire d’Etat. Alors la justice est née, assumée par un médiateur, l’Etat, selon des règles de droit. Ces règles de droit peuvent par ailleurs parfaitement s’appuyer sur un droit coutumier antérieur, comme elles peuvent entrer en conflit avec lui.

Que faire face au crime de sang et à ce sacrilège particulier que constitue le crime familial ?

C’est la question que posent les grands drames d’Eschyle. Or, ce crime familial touche à un point de droit : celui de la question de la primauté de l’ascendance paternelle ou de l’ascendance maternelle. Une gens [un clan familial] tire-t-elle son origine du père ou de la mère ? La question, dans notre mentalité moderne, peut sembler étrange ou absurde. Mais si l’on admet la primauté du père ou de la mère, on a tout simplement un patriarcat ou un matriarcat.

Hamlet doit-il obéir à son père ou à sa mère ? D’où vient la primauté dans un conflit de pareille nature ? Le spectre paternel tire-t-il son exigence de vengeance du primat de la gens, ou d’un droit coutumier qui réclame le sang pour réparer le crime, faisant du fils un meurtrier ? Eschyle a posé comme personne tout le spectre des conflits liés aux questions de la justice, du droit et de la réparation.

[….]

p. 61 :

Si le christianisme a perçu la dangereuse concurrence de la tragédie [grecque], c’est pour des raisons inhérentes à ce qu’il est : le Christ n’est pas un héros tragique, ou s’il faut admettre un « destin tragique » en ce qui le concerne, il l’a assumé dans sa mission et dans son adhésion plénière à la volonté du Père. En réalité, le christianisme est essentiellement dramatique, comme la destinée humaine.

Le drame qui se joue ne trouve pas sa résolution dans un bain de sang, mais dans l’âme humaine, et dans un sacrifice éternel, celui de l’Agneau, venu pour restaurer en Lui la nature humaine abîmée sans rémission par le péché originel. Et dans cette nature humaine restaurée, la Sagesse plénière peut se redéployer, balayant les fausses sagesses et assumant toute l’humble, patiente et obstinée recherche des hommes vers la sagesse véritable, qui joue aux genoux du Seigneur depuis avant les temps.

L’élément profondément tragique des Grecs, c’est la nécessité de l’auto-divinisation, et cette « Nécessité » (l’anankè) a précisément été élevée au rang de divinité. Des éclairs de conscience et de raison n’en sont pas absents. Mais ils ont dû attendre une lumière plus haute sur la condition humaine. Le passage est possible de la tragédie au drame, si l’on accueille un dieu unique dont l’essence créatrice est la Bonté même.

Tel est le christianisme qui a absorbé la raison grecque et l’a perfectionnée.

Mais cette raison grecque portait en elle un dynamisme propre qui la portait, ou peut-être la vouait, à se greffer à d’autres forces culturelles naissantes ou renaissantes. Et elle n’a cessé de retourner à ses obsessions, souvent en les modernisant. Ainsi, la modernité voudrait que nous fussions tous des produits de notre environnement culturel, familial, social. Paradoxalement, elle voudrait que nous cherchions tous la libération du conditionnement biologique le plus évident : celui qui veut que l’on naisse dans un corps sexué. Le corps biologique est ainsi devenu un nouveau fatum dont il convient de se libérer, à tout prix.

Par l’apostasie du christianisme, nous retournons à la tragédie grecque et à l’univers de l’implacable fatum (modernisé sous le terme Matrix, métaphore de l’enfermement moderne). L’énoncé moderne de cette apostasie a été formulé et gravé dans la Constitution américaine : « Le droit au bonheur ». Essentiellement individuel, labile, sans contenu déterminé, le bonheur individuel est par essence subjectif et arbitraire. Désormais, alors qu’il est contraire à toute loi, l’arbitraire est inscrit dans la loi.

Or la Loi, c’est précisément cela que le monde romain a élaboré, en s’appuyant sur la réflexion des Grecs sur la justice et sur les questions qui y affèrent, construisant ainsi le socle de notre « science politique » comme aussi de nos institutions et de notre idée de « légalité.


[1] In La Chrétienté disparue du Caucase, L’histoire eurasiatique du christianisme, Saint-Léger éditions, 2019, p. 54-63. Voir, du même auteur, le site pédagogique http://alternativephilolettres.fr/philosophie

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