Retrouver le chemin du Père éternel, par nous les femmes

Par Maria Poumier

On trouve en librairie, pour meubler les vacances, ce titre : « J’ai épousé un con ». Et pour la rentrée, aura-ton « j’ai épousé une conne » ? On peut en douter, ça coûterait trop cher en frais de justice, a priori.

Malgré la bonne volonté des supposés cons ou même moins cons, pas facile de restaurer dans les faits la figure et l’autorité du père. Les statistiques le disent, les familles monoparentales représentent déjà un quart des familles françaises, c’est en augmentation constante. Le gros des troupes, ce sont les femmes pauvres qui sont abandonnées par leur conjoint, ou qui en jettent un, deux, trois…, en tout cas au grand désespoir des enfants dans la plupart des cas. La minorité agissante parmi les mal nommées familles monoparentales, c’est tout à l’opposé, plus d’hommes que de mères pour se charger exclusivement des enfants, mais dans un cadre économique satisfaisant. C’est le modèle nordique, encouragé par la pma pour toutes, puis, en pointillé, par la gpa pour tous : un adulte se fait faire ou s’achète un enfant, et rend le moins de comptes possibles à l’autre géniteur, dès que possible. Dans la mesure où les différents parents concernés s’en accommodent, c’est beaucoup moins dramatique que le divorce à l’ancienne. Dans la mesure où les grands parents, les cousins, les oncles et les tantes se dispersent et s’éloignent, dans l’espace et dans la conscience des enfants, quand la coexistence bancale « 1 parent + 1 enfant ou plus » n’est une étape transitoire vers la « famille recomposée », eh bien tant mieux : une belle-famille, pour remplacer une famille en voie de décomposition, peut devenir une assez belle famille qui panse ou compense la solitude de certains parents et des enfants.

Dans les années 1980, bien des pères étaient poursuivis parce qu’ils ne payaient pas les pensions dues à la mère pour élever leurs enfants. Dans les années 2000, des pères divorcés et en règle se battaient pour avoir la garde des enfants ; désormais la garde alternée est entrée dans les mœurs, c’est certainement salutaire pour apaiser les rancunes et irresponsabilités des adultes, mais cela reste bien décevant pour les enfants qui ont cru un temps que leurs parents s’aimaient pour la vie et les aimaient par-dessus tout. Comment pourront-ils bâtir des couples et des familles solides avec ce genre de débandades généralisées ?

Dans ce triste contexte d’accommodements avec le mépris au cœur du foyer, la figure du Père nous hante, comme celle d’un mort qu’on aurait dû mieux honorer quand il était encore temps. Les psys insistent, les enfants ont besoin de LEUR père, les substituts peuvent ressembler à de bonnes copies de l’idéal paternel, mais ne comblent pas tout le vide.

On peut remarquer que le Père, ses vertus et ses attributs, ne sont pas un sujet sexy, en littérature ou en art. Autrefois le Père allait de soi, faisait partie de la nature, pas toujours amicale. Maintenant, au fond, pour chacun, le Père c’est quelqu’un d’excessif, et qui appartient au passé, en tant qu’incarnation de tout le pouvoir, et donc de toute la liberté, de toute la responsabilité, voire de tous les abus, des choses qui sont désormais à partager et à rogner.
Le Père, c’est celui qui nous voit, nous les femmes, comme des mineures, celui qui voit loin, qui fait les choix, qui punit, qui protège autour de lui en tant que patriarche parmi ses proches, chef de la famille tout entière. Par extension, est perçu comme un père tout chef de file, capitaine ou dirigeant du pays, notre « patrie », justement, celui qui réussit à tenir ses troupes et à conduire son navire à bon port.

Une famille, est-ce que c’est un bain affectif où on se retrouve un peu par hasard, un peu par choix, pour des rendez-vous variables, un truc démocratique et gentil, mais qui contrarie souvent les libertés égales de chacun de ses membres, un truc élastique qu’on jette par-dessus bord quand ça devient trop compliqué ?

Ou bien c’est le lieu par excellence où on est « dans le même bateau », pour le meilleur et pour le pire ? Un bateau qui a besoin d’un capitaine qui fait des choix, et d’un équipage qui ne discute pas, où chacun a une tâche et une place en propre ?

Ce qui est sûr, c’est que pour aller quelque part, il faut une marine compétente. La famille marécageuse, ça ne mène nulle part. La famille pyramidale, quand ça marche, ça marche, et ça envoie, et ça se voit : ça met les psys au chômage, pour commencer.

Bref, tout le monde ressent les affres du manque de repères et donc de pères, au sens plein, large, et à toutes les échelles. On navigue à vue, on cherche la lumière du phare, on erre. Or dès qu’on met un nom sur sa recherche au bord du désespoir, on voit émerger, comme en songe, dans les nuages, un mot énorme : Dieu.

Rien d’étonnant à ce que des religions très patriarcales comme judaïsme et islam n’envisagent pas qu’on puisse représenter Dieu, le père absolu. On peut figurer son courroux ou sa bénédiction, ses actions, son souvenir, sa légende. Mais il reste inaccessible, inévitable, impossible à circonscrire, à domestiquer.

Pas facile, pour un papa normal, de se hisser au deuxième échelon d’un pareil piédestal. La déliquescence de notre société amène bien des hommes, jeunes ou moins jeunes, à être terrifiés à l’idée de « se retrouver » pères, juste comme un effet secondaire de la toute-puissance des femmes actuelles, celles qui choisissent, dans les faits, leurs enfants, leur destin, leur malheur.

Et maintenant, les solutions, car elles existent. L’immense poète José Martí, père spirituel de la nation cubaine, eut un enfant, mais ne s’entendit pas longtemps avec sa mère, et elle repartit, pleine de rancune, chez ses parents avec le petit, qui ne revit qu’une fois son père, tué au combat à 42 ans. Mais José Martí appelait dans ses rêves son fils Ismaël, il écrivit pour lui un livre de poèmes, et il fonda en son honneur une revue pour enfants. José Martí se sentait très proche de Victor Hugo, auteur de L’Art d’être grand-père. La même tendresse, le même bonheur, chez tous les deux, à se faire lilliputien pour être à la bonne hauteur de leurs minuscules princes. Mais le Cubain fut le seul à donner la clé de la paternité pleine, sans décalage entre les générations, quand il écrivit :
“Hijo soy de mi hijo, él me rehace.” Autrement dit, en moins bien : Je suis fils de mon fils, je lui dois la vie, il me façonne, il me restaure.

Ce sont les fils qui font les pères, beaucoup d’hommes le ressentent, se disent sauvés par leurs enfants, qui donnent sens à leur vie, leur donnent des raisons de travailler et de se battre. Nous, les mères, pouvons au moins leur apprendre ça, à nos enfants, tout ce que les pères leur doivent, qu’ils le disent ou non. Ceci dit, il faut aussi leur apprendre que leur papa n’est pas une « petite graine », selon le premier chapitre de l’éducation sexuelle qui va plomber leur développement, mais un arbre immense, à qui ils doivent la vie, même s’ils ont du mal à le croire, à le voir. Et à partir du moment où nous les faisons voir comme la règle de l’univers, ces choses réciproques, à nos enfants, nous aussi sommes en train de réédifier la paternité.

Dans l’Église catholique, les laïcs ont pris des responsabilités, comblant dans une certaine mesure, le manque de prêtres, et le manque de paroissiens, censés être des « fidèles ». Or ces laïcs, ce sont en majorité des femmes, qui ont du temps parce qu’elles ont des enfants assez grands pour se débrouiller sans elles. Parmi leurs rôles, il y a celui de consolider les prêtres en tant que pasteurs, de chefs du troupeau, bref de « Pères », car c’est ainsi qu’on les appelle, et on dit même « Mon » père, ce qui nous situe, nous qui le disons, en tant qu’enfants, à notre tour.
« Notre Père qui es aux cieux », « mon Père, je m’abandonne à Toi, car tu es mon Père» et « que Ta volonté soit faite » : pour que le père retrouve sa juste place si nécessaire, c’est à nous les femmes, de nous situer en tant qu’enfants et sages à la fois, nous les proches qui pouvons donner vie aux meilleures qualités masculines de nos maris, de nos frères, de nos collaborateurs, de nos supérieurs et de ceux qui nous obéissent.
Amen !

Crédits photos : gpsmycity, Wikipédia

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